Curti Dominik

 

 

 

 

 

 

Pierre D'Ovidio

Biographie

 -Sa Biographie et un court texte brossant son Portrait, écrit par lui même.

Ses Livres

La Vie Épatante

Demain c'est dimanche

Pertes et Profits

Les Cahiers au feu

Les Enfants de Van Gogh

.

 

Histoires courtes

 

Dans ma Banlieue

Texte

Des Chaises

Propos généraux sur la musique, les instruments, les fesses et les chaises.

Accueil

 

Parution en 2007:

Les Enfants de Van Gogh

Édition: Phébus

Extrait du livre

Nous nous étions donné rendez-vous à la sortie de la station Alfortville – Maisons-Alfort à 22 h 30. Les deux communes s’étaient séparées au XIXe avec la ligne de chemin de fer qui partageait l’entre-deux-fleuves entre Marne et Seine, en territoires d’étendue inégale, cette bande d’alluvions sombres long temps prisée par des maraîchers qui y avaient bâti des bicoques arsouillées de troquets pittoresques aujourd’hui disparus. Quelques peintures du Douanier Rousseau en gardent trace. Cette gare était seulement desservie par les trains de banlieue qui convoyaient les travailleurs du sud-est jusqu’au centre de Paris. Des salariés qui rentraient éreintés par leur journée ; du moins nous, les militants, les voyions-nous ainsi. Certains, les plus anciens, utilisaient toujours le mot « chagrin » pour évoquer le boulot, le turbin, et la monotone répétition, jour après jour, du « métro, boulot, dodo » imposée par les exploiteurs du peuple. Ils subissaient et s’entassaient dans les wagons qui vieillissaient mal et dont les sièges jaunes ou orange étaient régulièrement massacrés. Des révoltés, des mécontents. Pas uniquement du choix des couleurs...
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critique

Pierre d’Ovidio, Les Enfants de Van Gogh (Paris, Phébus, 2007, 206 p., 14,90 €).

Présenté comme « roman », ce livre est d’abord une chronique, sans doute pour une part autobiographique, une chronique des années soixante-dix, de la manière dont pouvait les vivre, au lendemain d’un certain mois de mai, une jeunesse éprise de liberté (de pensée et de mœurs) et bien décidée à créer. Chronique d’années de pseudo-conquêtes (et de vraies déroutes) autour de Paris, chronique du quotidien de ces jeux du désir et du sentiment, et de ces mois de vie en communauté qu’on dépeint ici sans fard. Ces chroniques-là, on le sait, sont exercice difficile. Il faut trouver le ton, celui de la juste distance critique, une distance parfois légère, quelquefois même goguenarde, pour narrer une suite de drames plus ou moins sans importance – suite plombée pourtant par de lourdes ombres, en l’occurrence une disparition mal expliquée, et qui laisse dans la douleur de l’inachevé, du regret, d’une forme de fascination mêlée d’incompréhension, voire de malaise.

Pierre d’Ovidio maîtrise mieux que beaucoup cet art du récit par fragments, économe souvent, dense et rythmé, qui rend sensibles des situations et des personnages qu’on n’embellit pas, qu’on observe du lointain des années passées, ici amusé, là « désamusé » de constater comment tout cela s’est joué, et parfois mal. Cette chronique réinvestit à sa façon les qualités manifestées dans ses précédents livres, La Vie épatante du côté de la représentation des réalités les plus communes, Demain, c’est dimanche du côté du cadre littéraire travaillé dans l’esprit du polar mais pour dépeindre les mêmes gens ordinaires – le personnage de Jean-Baptiste, qui sert de liant au texte, étant envisagé dès le départ comme l’enjeu et l’objet d’une impossible quête, d’une énigme sans vraie solution. S’impose en outre, éclairant peut-être aussi les précédents livres, une touche d’amertume, un vague sentiment de culpabilité, une impression d’échec mâtinée d’une discrète nostalgie pour l’âge des possibles.

Certes, d’Ovidio use de figures en miroir : celle de Van Gogh, et de Théo à travers les fameuses lettres ; celle de ce Jean-Baptiste aux allures christiques – et ce ou ces miroirs disent la vanité de ceux qui ont cru, voire de ceux qui ont survécu à ce à quoi ils croyaient. Petits arrangements avec les morts ? Oui, si l’on entend qu’il s’agit aussi du deuil, mi-rassurant, mi-insupportable, d’une part de soi. Jean-Baptiste s’invente, poussé par son entourage, un destin, une pensée, et même une manière construite sur un miroir de Vincent ; le texte lui-même réfléchit cette ambition, cette folie, cette douleur, et cet apaisement tout relatif de ceux qui ont su accepter une part de renoncement, qui ont préféré renégocier avec le réel. Le livre est ainsi à sa manière miroir d’une histoire qui dépasse ces ombres aperçues, croisées, parfois tenues à distance avec l’aimable sévérité du regard rétrospectif, cruel et doux, amusé ou grave, nostalgique. Une histoire d’illusions en somme, de banlieue aussi (celle de Céline est convoquée ici ou là, chat oblige, moments glauques confirmant…), qui fait une place à la satire des milieux artistiques parisiens.

Tout cela pourrait être sinistre, l’est à l’occasion. Mais un tel livre est précieux : il construit un regard sans complaisance, et qui pourtant n’est pas exempt de ce qui en fait assurément le prix, cette part de compréhension, et même d’amour, offerte au lecteur. Un Nous nous sommes tant aimés à la française, si l’on veut, rejoué dans le contexte français de ces années Giscardo-post-soixante-huitardes… Histoire de vérifier que tout le monde n’était pas benoîtement calé au coin du feu…